Magazin'art, 11e année, été 1999

Ambivalence et transparence

"Sylvie Cloutier a la chance de mener avec bonheur la double carrière d'artiste et de professeur d'arts plastiques. À l'image de cette dualité, son art oppose d'entrée de jeu une double approche: géométrique et lyrique

Contrairement à trop d'artistes qui cèdent à la tentation préalable à la création, chez Sylvie Cloutier, tout réside dans le faire, dans l'action avec la confiance que cet instinct naturel de l'art va guider ses gestes.

Elle s'en remet à l'impulsion et à la spontatnéité. Elle accepte d'emblée ce que les matériaux qu'elle utilise ont, eux, envie de dire. Et en bout de piste, au fil des oeuvres, la théorie, ou plutôt, certains recoupements et similitudes dans les formes, l'utilisation de certaines couleurs, le jeu des transparences vont révéler un corpus solide, bien articulé et fort bien cohérent.

L'artiste commence toujours une oeuvre par son approche géométrique, le visage rationnel de sa personnalité. Elle permet ainsi aux lignes de forces de se dégager. Mais il s'agit moins de dessins ici que de collages à partir de ce que les papiers révèlent dans leurs déchirures, dans leurs textures. Comme elle le dit en entrevue, une architecture de l'oeuvre se dessine, un fondement à partir duquel prendra son envol. Ce faisant, les pièces d'une sorte de puzzle se mettent en place.

S'installe alors une tension que l'artiste elle-même a peine à décrire. Et pour ne rien perdre de cette tension, elle travaille à la verticale, debout devant la pièce couchée par terre, alors, la forme surgit, l'icône se crée sous ses yeux étonnés.

En sortent des totems, des monuments issus tout droit de la terre profonde et brillante dans le soleil de midi. La spontanéité devenue reine exige un médium qui peut l'accepter. C'est pourquoi Sylvie Cloutier a rapidement opté pour l'acrylique qui sèche rapidement.

Surgissement certes, mais dans un feu d'artifice où interviennent la gestualité intempestive et des drippings.

En résultent des oeuvres d'une grande intensité émotive où les discordances de principe se fusionnent dans une cohabitation harmonieuse et où, mue par une musique intérieure au diapason de celle qui habite l'atelier, l'oeuvre exécute une sorte de danse élégante, et pourtant il s'agit d'un moment.

Éloge de la stabilité et de l'ancrage très terrien de l'artiste, la peinture de Sylvie Cloutier parvient néanmoins à s'accrocher au caractère aérien qui permet à chaque nouvelle oeuvre de prendre son envol et de célébrer un véritable cérémonial festif extrêmement vivant et musical.

Les choses se suffisant à elles-mêmes, l'oeuvre éxécutée, terminée et livrée chez celui ou celle dont elle accompagnera la destinée pendant de nombreuses années, donne toute la mesure de ses capacités d'apporter une bien heureuse solution aux ambivalences dont personne n'est à l'abri."

J.-C. Leblond