MAGAZINART AUTOMNE 2005
Sylvie Cloutier
Fougue et fantaisie
Chez l'artiste, «une truculente vitalité consent à être maîtrisée par un puissant esprit régulateur.» Ces mots, qui pourraient s'appliquer à Sylvie Cloutier, ont pourtant été écrits à propos de Wassily Kandinsky il y a plus de quarante ans par Joseph-Émile Muller dans l' Art Moderne. Pourquoi Kandinsky? Parce que Sylvie Cloutier admet que ce peintre et Joan Miro ont influencé son cheminement et son oeuvre. La pertinence du propos était trop belle pour laisser passer I'ocasion. D'autant plus que, lors de ma récente rencontre avec l'artiste, j'ai pu constater le dyna­misme et l'énergie qui l'habitent. Et assurément, pour mener de front les carrières de peintre et d'enseignante à temps plein au secondaire, il faut même plus qu'une «truculente vitalité».

Mais comme le dit Sylvie Cloutier: «Comment ne pas m'investir totalement puisque je poursuis un idéal qui date de l'époque de mes douze ans? A ce moment, j'avais dit à ma mère que j'allais plus tard être artiste peintre et enseignante en arts plastiques au secondaire.» Le temps et la ténacité lui ont donné raison et rien depuis n'a pu l'écarter de chemin qu'elle s'était tracé.

Ainsi encouragée dès l'enfance à développer son talent pour les arts, Sylvie Cloutier s'intéresse à la peinture en particulier. Elle poursuit donc des études en arts plastiques jusqu'à l'obtention de titres universitaires et d'un permis d'enseignement.

Sa formation l'amènera à faire beaucoup de recherches dans le domaine de la peinture, mais c'est en 1985 que sa véritable carrière de peintre débute quand elle entreprend des explorations sur les formes géométriques. Elle se remémore encore cette exposition solo à la galerie le Balcon d'art de Saint-Lambert. Tenaillée par le doute, elle se demandait quel accueil ferait le public à ses toiles qu'elle ne pouvait déjà plus qualifier d'académiques.

Mais les réactions à cette exposition ayant été favorables, elle décide de poursuivre dans cette voie et à partir de 1987, elle opte définitivement pour une peinture qui manipule les formes et les couleurs en s'éloignant du figuratif. Elle développe ses propres méthodes. Elle travaille en posant sa toile à plat un peu à la manière de Jackson Pollock. Elle met de côté les scénarios et se laisse guider seulement par l'instinct et la spontanéité, alliant formes géométriques et collages.

Comme je démontre une certaine curiosité à l'égard de sa démarche de création, elle m'explique que son travail comporte plusieurs étapes d'abord, elle trace des figures géométriques simples tels des carrés, des cercles ou des rectangles; elle réalise ensuite des collages avec des papiers de toutes sortes, de toutes formes, pour structurer l'espace et créer des reliefs; parfois, elle utilise aussi des pochoirs pour créer des motifs répétitifs; enfin, pour poser des entrelacs au relief plus significatif, elle laisse couler directement, à partir du tube, la peinture sur la toile. A cette étape, elle laisse aller le geste, la gestuelle prend la gouverne, et, du geste précédent, naît le suivant. Ainsi apparaissent des cercles, des spirales, des lignes qui nous propulsent vers les étoiles. Si on pouvait l'entendre, Sylvie Cloutier y ajouterait de la musique, la musique qui marque la cadence de son mouvement.

C'est ce qui fait de la peinture de Sylvie Cloutier autre chose qu'une peinture aride et triste. Les formes, les textures, les couleurs inusitées, les titres laissent toujours transparaître une note de gaieté rafraîchissante quand ce n'est pas clairement une touche d'humour qui fait sourire le spectateur. De plus, pour déjouer notre perception, une certaine dualité se manifeste souvent dans ses toiles la force côtoie la délicatesse, les touches sombres avoisinent la transparence.

Elle affirme utiliser toujours l'acrylique car, selon elle, cette technique permet plus de spontanéité.

Elle ne dédaigne pas non plus l'emploi de la laque et de l'empâtement car elle considère que leur utilisation donne un aspect plus diaphane et plus de rythme à ses compositions. Quant aux formats de ses toiles, elle m'indique que sans négliger les petits formats, elle préfère les plus grands car ils donnent plus d'espace pour l'ampleur de sa gestuelle. Elle aime bien créer des diptyques ou même des triptyques qui lui offrent une surface d'exécution encore plus grande.

Elle confie que l'acte de peindre revêt tant d'importance pour elle qu'elle ne peut passer une semaine sans fréquenter son atelier. Ce qui représente presque un tour de force pour l'artiste et qui l'oblige à être très disciplinée et très organisée puisque peinture, enseignement, animation d'ateliers de créativité, conférences et soutien de causes humanitaires comme l'Association de la fibrose kystique, occupent une grande partie de son temps.

Pas surprenant alors d'entendre Sylvie Cloutier se qualifier de vivante, de colorée et de passionnée. Pas plus que d'apprendre qu'elle se dit heureuse de faire ce qu'elle aime et chanceuse de réussir dans un créneau pas toujours facile. Elle se sent comblée par la satisfaction qu'elle tire de sa peinture, de son enseignement, de son support des causes humanitaires. Elle est aussi très fière de cette nouvelle opportunité qui s'offre au plan international puisqu'elle a été approchée pour exposer ses oeuvres à Paris et à Los Angeles.

Vous aurez peut-être, comme moi, le privilège de rencontrer cette femme débordante d'ardeur et de détermination qu'est Sylvie Cloutier. L'occasion vous est offerte le 30 octobre prochain lors de sa prochaine exposition à la Galerie Michel-Ange, à Montréal. Vous aurez le bonheur, au contact de ses oeuvres, de vous laisser guider dans des sentes inconnues, d'entrer dans cet univers à la fois magique et déroutant où chaque regard vous fera découvrir un élément nouveau, et, enfin, de fréquenter un monde où la fougue est soeur de la fantaisie.

Michel Beauchamp